Hier, j'ai participé à mon premier comité éthique.
C'était à Lamballe, au Centre Hospitalier du Penthièvre et du Poudouvre. Autour de la table étaient réunies des professions riches et variées : des infirmières et aide-soignantes, une animatrice, des médecins, des psychologues, des ergothérapeutes, un représentant des usagers et donc... une "philosophe".
La mission que l'on m'a confiée est celle de questionner, distinguer des concepts entre eux, m'étonner, pousser parfois les soignants dans leurs retranchements (en toute bienveillance, évidemment). Il s'agit de proposer un pas de côté, à la fois naïf et critique. Mais attention, ici le mot "critique" n'est pas à comprendre dans son sens habituel, qui vise à dénoncer ou déplorer.
Ce mot vient du grec "krinein" qui signifie « discerner », « séparer », et de façon imagée « trancher ».
L’hôpital (surtout en gériatrie et en soins palliatifs) m'apparaît désormais comme un lieu où la vie présente un entremêlement d’émotions, de contraintes, de valeurs et d’incertitudes. La critique sert alors d’instrument chirurgical conceptuel. Ce geste de trancher ne renvoie pas à la brutalité mais à la précision. Critiquer, c’est affûter son regard et sa pensée, comme on aiguise un scalpel.
Ainsi dans la discussion, j'ai parfois saisi le "kaïros" (moment opportun, en grec) pour distinguer ce qui relève du fait et du ressenti, ou bien de la norme et de la valeur. Mais aussi, pour ne pas confondre la douleur avec la souffrance, le magma des émotions avec la force de la raison, l’intérêt du résident d'Ehpad avec l’angoisse de sa famille. Il s'agit vraiment de trancher pour mieux comprendre, et non pour blesser.
Tout se passe donc comme si la critique était une vertu, un outil précieux en comité éthique. Mais pourquoi donc ? Car elle permet de débroussailler la jungle du vécu, où tout pousse en même temps : responsabilités, culpabilité et impuissance, deuils, peurs, émotions, soins. Elle peut servir de tamis pour séparer ce qui tient de l’opinion ou de l'émotion vive, de ce qui relève d’un argument solide. Elle aide à identifier les nœuds éthiques plutôt que de les recouvrir de bonnes intentions et de spéculations vides.
Critiquer, c'est finalement créer un espace où l’équipe peut réfléchir sans être engloutie par une impression de brouillard mental face à une situation complexe.
Cette première participation m’a convaincue d’une chose simple : la philosophie ne flotte pas au-dessus du soin. Elle circule dans ces espaces où l’on s'interroge, où l’on doute, où l’on cherche à agir de façon juste. Elle permet de la clarté, de la nuance et parfois même un peu de souffle. Et ce souffle, à l’hôpital... il n’est jamais de trop, afin d'aider les équipes de soins à reprendre appui dans des situations qui les bousculent.