“En Première Ligne” L’héroïsme ordinaire des soignant.e.s.

C’est une énième soirée où le service est complet avec 25 patients. Ballet incessant à la cadence infernale. Elles ne sont que deux infirmières de nuit. L’événement devient banalité.

Malgré cela, le regard et les gestes de Floria restent doux, attentifs et bienveillants. Elle prend le pouls, sonde le moral, évalue la douleur, mesure les constantes. Sa garde se situe entre le marathon et la course contre la montre. D’ailleurs cet objet incarnera le point de rupture, lorsqu'un patient-contremaître, montre de luxe au poignet, chronomètre sans cesse son attente...

Alors, Floria se met à bouillir autant que l’eau de la tisane menthe poivrée pour ce patient impatient et elle saisit la montre à 40.000 francs suisses pour la balancer par la fenêtre. Fin de la cadence infernale. Le temps s’arrête quelques instants pour octroyer à Floria et à sa collègue un moment suspendu, entrecoupé de rires nerveux face à la situation.
Ce geste raconte tout : 𝗹𝗲 𝘁𝗲𝗺𝗽𝘀 𝗱𝘂 𝘀𝗼𝗶𝗻 𝗻’𝗲𝘀𝘁 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗰𝗲𝗹𝘂𝗶 𝗱𝘂 𝗽𝗮𝘁𝗶𝗲𝗻𝘁, 𝗻𝗶 𝗱𝘂 𝘀𝗼𝗶𝗴𝗻𝗮𝗻𝘁, 𝗺𝗮𝗶𝘀 𝗰𝗲𝗹𝘂𝗶 𝗱’𝘂𝗻 𝘀𝘆𝘀𝘁𝗲̀𝗺𝗲 𝘀𝗼𝘂𝘀 𝘁𝗲𝗻𝘀𝗶𝗼𝗻.

Sans tomber dans le pathos, cette fiction immersive digne d'un thriller a des allures de documentaire. La réalisatrice Petra Volpe s'est inspirée d’un livre de Madeline Calvelage intitulé : 𝐿𝑒 𝑝𝑟𝑜𝑏𝑙𝑒̀𝑚𝑒 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑛𝑜𝑡𝑟𝑒 𝑚𝑒́𝑡𝑖𝑒𝑟, 𝑐𝑒 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑠𝑒𝑠 𝑐𝑜𝑛𝑑𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛𝑠 𝑑’𝑒𝑥𝑒𝑟𝑐𝑖𝑐𝑒. Cette infirmière allemande a écrit plusieurs récits autobiographiques, sous forme d’enquête-documentaire, puisant dans son expérience personnelle et celles de ses patient.e.s. Elle analyse 𝗹𝗮 𝗾𝘂𝗲𝘀𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝘂 𝘀𝗼𝗶𝗻, 𝗹𝗲𝘀 𝗺𝗮𝗹𝗮𝗱𝗶𝗲𝘀 𝗰𝗵𝗿𝗼𝗻𝗶𝗾𝘂𝗲𝘀, 𝗹’𝘂𝗿𝗴𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗰𝗲𝗿𝗻𝗮𝗻𝘁 𝗹𝗲𝘀 𝘀𝗼𝗶𝗴𝗻𝗮𝗻𝘁𝘀 𝗲𝘁 𝗹𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗰𝗼𝗻𝗱𝗶𝘁𝗶𝗼𝗻𝘀 𝗱𝗲 𝘁𝗿𝗮𝘃𝗮𝗶𝗹.  C’est sur ce dernier point que Petra Volpe s’appuie pour réaliser son film.

Il est tourné dans un hôpital suisse désaffecté avec de vrais soignants. L’actrice principale, Leonie Benesch, s’est immergée durant cinq gardes de nuits dans un service de chirurgie pour apprendre la chorégraphie millimétrée des gestes.
Résultat : 1h30 d’immersion totale, au plus près de 𝗹’𝗵𝗲́𝗿𝗼𝗶̈𝘀𝗺𝗲 𝗼𝗿𝗱𝗶𝗻𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝘀𝗼𝗶𝗴𝗻𝗮𝗻𝘁.𝗲.𝘀.

Et nous, spectateurs impuissants, prostrés dans nos sièges rouges, nous fulminons devant tant d’absurdité, d’irrespect, de violence. Cage thoracique comprimée et souffle tendu, nous sommes immobiles mais éreintés.

Un film qui vous coupe le souffle autant qu’il vous serre la gorge.

Mais un film qui donne à penser à propos :
- De l'urgence et de la cadence : la temporalité du soin.
- Le soin et le "care" : l'éthique des gestes.
- L'héroïsme banalisé et la posture des soignants.

📢 Santé mentale : grande cause nationale de l'année, vraiment ?

Mais comment est-ce seulement possible, si l'on ne prend pas soin de ceux qui soignent ? "Prendre soin", c’est une éthique, une responsabilité, une relation fragile qui nous engage.
Le film 𝐸𝑛 𝑃𝑟𝑒𝑚𝑖𝑒̀𝑟𝑒 𝐿𝑖𝑔𝑛𝑒 de Petra Volpe, démontre que sans soins accordés aux soignant.e.s, c’est le système de santé entier qui vacille lourdement et toute notre humanité avec. 𝗘𝗻𝘁𝗿𝗲𝗺𝗲̂𝗹𝗼𝗻𝘀 𝗰𝗲𝘁𝘁𝗲 𝗮𝗻𝗮𝗹𝘆𝘀𝗲 𝗮𝘃𝗲𝗰 𝘂𝗻 𝗿𝗲𝗴𝗮𝗿𝗱 𝗽𝗵𝗶𝗹𝗼𝘀𝗼𝗽𝗵𝗶𝗾𝘂𝗲 :

👤 Le visage et la responsabilité :
Dans le silence d’une chambre, une vieille femme en phase terminale d’un cancer meurt avant que Floria, l’infirmière, ne puisse aller la voir.
Ses fils, ulcérés, dénoncent le fait qu'elle soit morte "seule" dans sa chambre. Impuissante et rongée par la culpabilité, Floria dépose délicatement un foulard coloré autour de son cou, comme un dernier geste d’humanité.
Mais le visage de cette femme la hante : le lendemain, dans le bus, elle voyage à ses côtés.
👉 Côté Philo : 𝗘𝗺𝗺𝗮𝗻𝘂𝗲𝗹 𝗟𝗲́𝘃𝗶𝗻𝗮𝘀 l’avait formulé : le visage de l’autre nous convoque, nous engage, il nous appelle à la responsabilité. Même après la mort, ce lien demeure : la responsabilité colle à la peau, malgré l'impuissance.

🌊 Re-connaître sa vulnérabilité :
Puis, face à un énième manque de respect, Floria craque et s’en veut, en larmes, pour ce dérapage.
👉 Côté Philo : 𝗖𝘆𝗻𝘁𝗵𝗶𝗮 𝗙𝗹𝗲𝘂𝗿𝘆 souligne que 𝘴𝘰𝘪𝘨𝘯𝘦𝘳 suppose de reconnaître sa propre vulnérabilité. Il n’y a pas de soin possible sans cette lucidité. Pour tenir, il faut savoir où sont ses limites. Or, il est très difficile de les poser dans un système malade. Quand la chirurgienne épuisée par sa journée refuse d'aller voir un patient, Floria s'insurge. Qui a raison ? Celle qui connaît et pose ses limites ou celle qui aimerait que son patient ait enfin le diagnostic qu'il attend depuis six jours ?

🤍 Le 𝘤𝘢𝘳𝘦 : un humanisme au quotidien.
👉Floria et ses collègues incarnent ce que 𝗖𝗮𝗿𝗼𝗹 𝗚𝗶𝗹𝗹𝗶𝗴𝗮𝗻 𝗲𝘁 𝗝𝗼𝗮𝗻 𝗧𝗿𝗼𝗻𝘁𝗼 appellent le care (le soin). C'est chanter avec une patiente, une main sur l'épaule, accueillir, soutenir. Il s'agit d'un travail d’humanisme, même dans des conditions inhumaines (car indignes). Tous ces micro-gestes qui font ralentir cette course contre la montre sont ce qui maintient la dignité humaine au cœur du soin. Or, le capitalisme n'est pas un humanisme, selon la réalisatrice Petra Volpe.

🌱 De l’écran au terrain : prévenir les RPS.
Ce que le film illustre avec force – cadence infernale, usure psychique, etc – ce sont précisément des risques psychosociaux (RPS). Je propose d'accompagner les équipes pour comprendre ces mécanismes (fatigue de compassion, trauma vicariant, charge émotionnelle), développer des outils concrets de prévention, retrouver du sens et de la résonance dans le travail.
Car protéger la santé psychique des soignants, c’est protéger la qualité même du soin.

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Hier, j'ai participé à mon premier comité éthique.