La folie entre en scène
Théâtre et Psychiatrie :
pour que les patients soient acteurs de leur guérison !
Hier soir, j'ai vu "Psychodrame" de Lisa Guez au Théâtre 13. J'en suis sortie enthousiaste et remuée car cela mêle de nombreuses thématiques actuelles.
Le "psychodrame", c'est ici rejouer un souvenir identifié par la patiente en incarnant des personnages, des objets, tout ce que l'imaginaire peut convoquer. C'est puissant. C'est même potentiellement déstabilisant : il y a un vrai risque de décompensation si le cadre n'est pas tenu. Or, en psychiatrie, le théâtre, ça ne s'improvise pas ! Ça demande un protocole, du temps, des professionnels formés et un espace sécurisé. Ce dispositif a été inventé par Zerka Toeman Moreno et son mari Jacob Levy Moreno au cours du 20e siècle.
Ainsi, hier soir sur scène, six comédiennes passent de soignantes à patientes dans un ballet bluffant, poétique et ébouriffant. Elles incarnent ce moment suspendu où la pratique thérapeutique du psychodrame commence à toucher les blessures sans les rouvrir n'importe comment. Et puis… le budget se réduit. Les séances sont menacées. Il faut sauver ce dispositif en jouant contre la montre, car en coulisse le psychodrame dérange : eh oui, il n'est pas "mesurable".
La pièce insiste sur ceci : lorsque l'on coupe un budget en psychiatrie, on coupe du temps, de l'écoute, du cadre et de la relation de soin ! Et ensuite, on demande aux équipes de "faire du lien" avec des bouts de ficelle. Le public assiste, impuissant, aux effets très concrets des coupes budgétaires sur le travail réel : celui qui soigne, celui qui répare.
La metteuse en scène Lisa Guez montre avec une grande finesse les conséquences de cette politique économique sur les corps des soignantes. Leur santé mentale sort des coulisses : on voit ces visages épuisés et on entend tout ce que cela coûte humainement. Sur le devant de la scène, on observe l'investissement, la culpabilité, la solidarité, la danse-défouloir, les perfusions de café, l'équilibre vie perso/vie pro qui vacille, la solitude, l'impuissance, le repli...
Et en même temps (et c'est là que cette pièce est précieuse) elle dit aussi la puissance du théâtre. Le philosophe Aristote parlait de "catharsis". C'est mettre en jeu des corps, faire exister des voix, rejouer le drame pour déjouer le trauma. Le théâtre apparaît ainsi comme l'espace thérapeutique privilégié depuis plus de 2.000 ans.
Alors si vous avez l'occasion de voir "Psychodrame" au Théâtre 13 ou en tournée : allez-y ! (for sure!)