Ethique et langage du soin.

On le sait, il y a des expériences humaines devant lesquelles la langue trébuche. Mais, ce n’est pas forcément par paresse ou manque de vocabulaire. J’observe notamment que la douleur et la gratitude sont des expériences émotionnelles où celui ou celle qui tente de dire se retrouve à gesticuler au bord d'un gouffre sémantique (= sens et signification des mots).

« Aïe » est un réflexe. C'est peut-être le mot le plus honnête de la langue française, il ne prétend rien décrire : il s'écrie et c'est tout. Mais dès qu'on essaie d'aller plus loin, de dire comment ça fait mal, où ça fait mal en soi, on se heurte à l’insuffisance. Tout se passe comme si le langage ordinaire était trop général. La mesure clinique, trop froide. Et puis, la comparaison avec autrui, toujours injuste et fausse. 

Quant à la gratitude, le mot « merci », s'use à force d'être poli (comme « désolée »). Il peut tout dire : de la reconnaissance vertigineuse au simple accusé de réception d’une pièce-jointe en mail. Deux syllabes pour couvrir un spectre immense, allant de la gratitude bouleversante au réflexe courtois.

Alors, on invente ?

Dans l’histoire de la littérature, on invente des mots, des images, des détours. N’allez pas croire que c’est uniquement par coquetterie littéraire pour obtenir le prix Goncourt, c’est parfois par nécessité. Car, finalement, inventer un mot pour sa douleur, c'est tenter de sauver la singularité de ce qu'on traverse. C’est aussi, comme le dit l’adage : « mettre mes mots sur mes maux. » Ainsi, en un sens, c’est affirmer : ce que je vis n'est pas réductible à une échelle de 1 à 10. Et c'est, paradoxalement, un geste tourné vers l'autre. Car ces mots neufs, même maladroits, même obscurs, ouvrent une possibilité de reconnaissance. Ils disent : je ne te demande pas de comprendre ce que je vis, je te demande juste d'entendre que c'est indicible, mais que j'essaie quand même.

Le philosophe Paul Ricœur l'a pensé avec une grande justesse : le récit, même fragmenté, même bancal, permet au sujet de ne pas être entièrement écrasé par ce qu'il subit. Mettre des mots sur la douleur, c'est refuser que cette épreuve intime reste un chaos muet. Quelque chose de l'ordre de la dignité se joue là, dans cet effort de parole qui sait d'avance qu'il n'arrivera pas tout à fait à destination.

Les artistes comme passeurs : 

On pourrait dire, si l’on osait, que les artistes poursuivent la mission des soignant.e.s : ils et elles cherchent une forme juste pour accueillir ce qui fait mal, quand les mots existants ne suffisent plus.

Le cinéma, parfois, contourne le langage plutôt que de le forcer. Dans Amour de Michael Haneke, la douleur de la dépendance et de la fin de vie passe par des gestes minuscules, des silences interminables et des regards qui fuient. C’est un film où l’on n'entend presque pas de mots. Toutefois, on ressent la dimension éthique immense de ces trois étapes humaines cruciales : souffrir, dépendre, mourir. Trois verbes que Haneke filme sans jamais les nommer.

Côté théâtre, Antonin Artaud, lui, va plus loin. Il ne cherche plus à décrire la douleur. Il veut la faire passer dans la langue. Cris, mots nouveaux, phrases qui explosent, furieuses. Chez Artaud, le corps souffrant attaque la grammaire. La douleur défigure la phrase comme elle défigure celui qui la porte.

A l’inverse, dans un registre littéraire très différent mais tout aussi radical, Marguerite Duras utilise la répétition, le silence et la sobriété pure. Dans La Douleur, le mot revient comme un mantra, presque nu, sans adjectif, comme si toute tentative de précision risquait de trahir l'expérience. L'indicible est laissé brut, et c'est cette brutalité retenue m’a bouleversée.

On comprend alors que la douleur extrême ne peut pas se dire dans une langue intacte. Elle exige une langue blessée. On retrouve quelque chose de profondément éthique dans cette idée que refuser de lisser l'horreur dans une syntaxe confortable, c'est refuser de la soigner trop vite.

Enfin, je pense à ce morceau des Pink Floyd, intitulé Comfortably Numb. Il s’agit d’un dialogue entre un patient et un médecin. Le patient est traversé par une douleur profonde, sourde, incommunicable. Le médecin propose l’anesthésie, comme seule réponse à cette souffrance qui ne parvient pas à se formuler. Devenir « confortablement engourdi », est-ce là le désir de tout être qui souffre ? Les riffs de guitare donnent à entendre une capitulation magnifique et terrifiante. La chanson met ici en musique ce que le langage échoue à porter.

Et le soin, dans tout ça ?

Ce qui me frappe, dans ma pratique de philosophe et consultante en éthique dans le secteur médico-social, c'est à quel point ce problème du langage n'est pas seulement littéraire. 

Il est quotidien. Il est politique.

C’est un écartèlement linguistique qui se vérifie tous les jours. Quand un résident en EHPAD grimace sans trouver les mots, quand une proche aidante, épuisée, lâche un « ça va » avec un sourire las. C’est lorsqu’un professionnel répond « tu sais, c’est le métier » à une situation qui le ronge depuis des années. Il s’agit de l'échec du langage ordinaire face au vertige éthique. Et les outils cliniques, les échelles de douleur, les grilles d'évaluation, ne rattrapent pas ce manque ! Ils mesurent, mais ils n'accueillent pas.

Fabriquer les conditions pour que la parole éthique puisse advenir, c'est aussi reconnaître que cette parole est fragile, qu'elle ne va pas de soi, qu'elle a besoin d'espace et de formes pour se risquer à naître. Les comités d'éthique, les ateliers pratiques, les espaces de réflexivité pour lesquels j’interviens ne sont pas des lieux où l'on « résout » la souffrance par le langage. Néanmoins, ce sont des lieux où l'on essaie, ensemble, de ne pas laisser l'indicible dévorer celles et ceux qui le vivent.

Je suis sûre qu’il y a une parenté secrète entre le poète qui invente un mot pour une douleur sans nom et la soignante, qui s'assoit un moment à côté de quelqu'un qui souffre pour parler avec son coeur. Dans les deux cas, il ne s'agit pas de trouver le mot juste, mais plutôt de rester là, dans cet écart (cruel mais humain) entre l'expérience et le langage, et de tenircet écart ouvert plutôt que de le refermer trop vite avec des formules fades prêtes à l’emploi.

C'est fragile. C'est parfois rageant. Et c'est exactement ce qui fait la dignité du soin.

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