Billet éthique : la pudeur dans le soin.
Imaginons un établissement de santé : une salle de bain, un planning serré, une soignante faisant la toilette à Gisèle, parce que la famille insiste pour qu'elle soit lavée. La personne âgée détourne le regard, serre les dents, se laisse faire. Elle ne proteste pas. Elle ne crie pas. Elle coopère. Et pourtant, quelque chose se brise en elle.
Au sein de nos sociétés modernes, où l'accélération est permanente, la pudeur est souvent traitée comme un supplément d’âme : agréable quand on peut, optionnel quand on manque de temps. Un confort, donc. Ou bien faudrait-il dire un "luxe" ? Mais est-ce bien cela qu’on touche, quand on parle de pudeur ?
La pudeur : une frontière, pas une coquetterie.
Être "pudique", ce n’est pas seulement le refus de la nudité. C'est pouvoir garder la maîtrise de ce qui est exposé de soi : son corps, ses fragilités, ses parties les plus intimes. Ainsi, la pudeur trace une frontière symbolique : ceci est encore à moi.
Dans La civilisation des mœurs, le sociologue Norbert Elias a montré que la pudeur n’est pas un instinct naturel mais une construction historique et sociale. Il a analysé de nombreux manuels de savoir-vivre pour montrer comment augmentent les seuils de gêne et de honte autour du corps. Mais aussi comment certains actes auparavant plus publics deviennent progressivement privés (on peut songer ici aux latrines romaines et médiévales).
Dans le soin, cette frontière (entre ce que je décide de montrer et ce que je voudrais cacher) est mise à l’épreuve, et parfois franchie sans même que l'on s'en rende vraiment compte.
Hygiène : quand les évidences sont générationnelles
Il y a là un point aveugle fréquent : nos normes d’hygiène ne sont ni universelles, ni intemporelles. Autrement dit : pour beaucoup de personnes âgées aujourd’hui, la propreté, ce n'est pas prendre régulièrement des douches.
Pour ces générations rurales qui ont connu l'arrivée de l'eau courante à domicile, la toilette a été apprise comme un geste discret, partiel, avec retenue et donc pudeur. Mon arrière-grand-mère me racontait que c'était rare et souvent en plein milieu de la cuisine, avec un pichet d'eau et une chemise ample.
Par conséquent, lorsque certains établissements imposent la douche comme évidence sanitaire, on passe sans doute à côté du fait que ce geste peut être vécu comme :
une exposition gênante,
une intrusion brutale
une perte de contrôle,
une transgression de l’intime,
voire une humiliation silencieuse.
Refuser la douche n’est pas refuser l’hygiène, c’est peut-être une tentative maladroite de défendre un héritage culturel et générationnel.
Le cœur du problème : rester sujet quand on est dépendant.
La dépendance transforme radicalement la relation au corps. Ce qui relevait de l’intime devient visible. Ce qui relevait du choix devient nécessité. Ce qui relevait du rythme personnel devient organisation collective (en tension et sous-effectif).
Évidemment, les soignants ne franchissent pas la frontière de la pudeur par indifférence ou par légèreté. Si la pudeur est parfois malmenée, ce n’est pas par cruauté ou désinvolture, mais parce que le soin est pris dans une logique de rendement. Ils travaillent sous contrainte : cadence imposée, pression hiérarchique, effectifs insuffisants, injonctions organisationnelles. La mise à mal de la pudeur n’est pas d’abord une faute individuelle, mais l’effet d’un système qui comprime le temps, les gestes et les relations... et dont les soignants sont eux aussi les victimes.
Voici le noeud éthique ➡ Le jour où la pudeur n’est plus respectée, la personne n’est plus un sujet de soin mais un corps-objet à entretenir : c’est là que commence l’atteinte à un droit fondamental.
La pudeur touche en effet à des droits essentiels :
la dignité,
la vie privée,
l’intégrité,
et une forme minimale d’autonomie : pouvoir dire jusqu’où.
Les théories du Care (Gilligan et Tronto) l’ont bien montré : prendre soin ne se réduit pas à accomplir un acte techniquement correct. Le soin est une relation et cette relation engage une responsabilité particulière envers la vulnérabilité de l’autre. Une toilette réussie sur le plan hygiénique peut être un échec éthique si elle brise la personne au passage.
J'aimerais ouvrir la réflexion avec deux questions :
Peut-on parler de bientraitance, de non-malfaisance, de respect de l'autonomie et de justice quand la toilette est vécue comme une effraction ?
Et si certains refus n’étaient pas de la résistance immature… mais une tentative de rester soi ?
En conclusion :
Dans le soin, la pudeur n’est pas un luxe. C'est un droit fondamental dès lors que cela conditionne la possibilité (pour une personne dépendante) de rester une personne, et pas seulement un corps pris en charge.
Penser la pudeur, ce n’est pas ralentir le soin. C’est refuser que l’efficacité et la rapidité deviennent plus importantes que la dignité du patient.
Et peut-être, au fond, est-ce là une bonne définition du soin lui-même.